Dirigeants : l'IA ne prendra pas votre place, elle prendra vos décisions

On vous a vendu deux histoires sur l'intelligence artificielle. Dans la première, elle vous remplace : le PDG algorithmique, la fin du management et, pour les plus chanceux, les pieds en éventail jusqu'à la fin de la retraite. Dans la seconde, elle vous « augmente » : c'est vous en mieux, en plus rapide, libéré des basses besognes, sorte d’hyper-décideur infaillible et omniscient, nouvel « Homme qui valait 3000 IA ». Sauf que les deux ratent ce qui se passe réellement.
En effet, l'IA ne convoite pas votre fauteuil, votre titre en haut de l'organigramme ou votre place de parking… ce package est à vous, gardez-le. Ce qu'elle déplace, sans bruit et sans que personne l'ait décidé un matin en réunion, c'est l'endroit exact où la décision se prendra demain.
Prenez un dirigeant qui, il y a cinq ans, arbitrait un choix d'allocation de ressources : il recevait des notes, des avis contradictoires puis il tranchait : « j’ai pris ma décision. ». La décision était un acte situé, daté, signé de sa main, si ce n'est de son sang. Aujourd'hui, le même dirigeant reçoit une recommandation déjà prémâchée par un système algorithmique qui a lu, trié, consolidé, pondéré, écarté, jusqu'à lui présenter non pas la matière du choix, mais le choix presque fait (au final, « elle a pris ma décision »). Alors qu'il croit décider, il ne fait souvent que valider, et ce n'est pas la même chose !
Certes, les directions financières ou les cabinets de conseil « prémâchaient » déjà les dossiers. Mais l'IA accélère et rend opaque ce phénomène à une échelle inédite.
Voilà la bascule : faute de disparaître, la décision change de lieu. Elle migre en amont, vers l'endroit où la question a été cadrée, où les options et les chiffres ont été retenus ou supprimés. Et cet amont, personne ne vous le montre. On vous présente le résultat, jamais l’arrière-cuisine : quels scénarios ont été jugés absurdes avant même d'être calculés (« je sais pas trop… »), quelle hypothèse a été posée en tant que règle absolue alors qu’elle n’est qu’un paramètre ajustable (« de quoi ? »), quel critère a pesé trois fois plus qu'un autre sans que quiconque l'ait voulu (« faut que j’y réfléchisse… »). Ces arbitrages-là, ceux qui portent vraiment la bonne décision, se sont faits sans vous, souvent sans personne d’ailleurs. Quand la recommandation arrive sur votre bureau, l'essentiel est déjà joué : si vous n'interrogez pas farouchement les hypothèses sous-jacentes, vous ne décidez plus, vous ratifiez une décision prise ailleurs, par un processus que vous n'avez pas vu travailler. Votre décision vous glisse entre les doigts quand bien même vous pensez en avoir la parfaite maitrise.
Parce que le pire en effet, c'est que ça se passe relativement bien. Les recommandations sont souvent pertinentes à court terme, offrant l'illusion de l'efficacité. C'est un déménagement sans cartons, plus simple et moins cher ; mais un jour vous vous apercevez que le centre de gravité de vos décisions a quitté la pièce, et vous ne sauriez même pas dire quand. Rien n'a grincé, aucune alarme ne s'est déclenchée, et puis, comment se méfier d'un système qui vous donne raison ?
Ce déplacement, la plupart des dirigeants ne le voient pas, non par aveuglement, mais parce qu'ils n'ont pas l'instrument pour le voir. On regarde l'IA avec les yeux de l'outil : est-ce que ça marche, est-ce que c'est rentable, est-ce que mes équipes l'adoptent... autant de fausses bonnes questions, toutes au mauvais niveau de réflexion stratégique. Elles vous renseignent sur la performance de la machine, jamais sur ce qu'elle fait à la structure de vos décisions. Or, préserver l'intégrité de ce pouvoir décisionnel, c'est le cœur même de votre fonction. Aussi vous faut-il changer de lentille pour arrêter de regarder l'outil et ses paillettes, et vous questionner sur le système dans lequel il s'insère, qu’il s’agisse de votre (éco)système externe ou de votre système de fonctionnement interne.
Une question, en guise de première pierre, que vous soyez décideur pour vous-même, pour votre équipe ou pour toute l’organisation : face à votre dernière recommandation générée par l'IA, avez-vous simplement validé le résultat, ou avez-vous passé une tête dans l'arrière-cuisine ?